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Ouverture de l'école des filles
Créer un espace d’art dans une école désaffectée au fin fond du Finistère, quel défi ! C’est une jolie école, typique de l’époque Jules Ferry, harmonie des bâtiments de granit encadrant une cour de récréation plantée de tilleuls, nostalgie du temps passé qui imprègnent ses murs. Ce modèle de construction qui a fleuri dans tout le pays à partir de 1882 témoigne de l’enthousiasme général pour créer ces écoles de la République ; lié à un idéal de progrès, l’enseignement gratuit et obligatoire apporte un véritable bouleversement dans les campagnes où on ne parle pas le français. Comme l’annonce fièrement l’inscription gravée sur le fronton et datée 1910, cette « école communale de filles » a vu la première génération de petites filles scolarisées, ces petites paysannes renfrognées, modèles intimidés du peintre Paul Sérusier qui affectionne leur gaucherie. Adossée aux bois légendaires elle ressemble à un château enclos dans ses murailles et domine les chaos de rochers comme un écho au camp d’Artus de mémoire millénaire. Huelgoat est un lieu magique, ces « bois du haut » semés de blocs de roches ont attiré peintres et poètes ; Paul Sérusier et Victor Ségalen, en quête de primitivisme, y ont trouvé leur inspiration. Durant les étés 1891-1892 Sérusier séjourne au Huelgoat à l’Hôtel Le Bihan, il travaille à appliquer la leçon de Gauguin en compagnie de ses amis peintres, le hollandais Jan Verkade, le danois Mogens Ballin et le céramiste Rasetti. Le caractère de Sérusier le porte à rechercher l’intemporel, l’étrange, le mystère, éléments qu’il trouve à profusion dans la terre bretonne chargée d’un charme hors du temps.
Dans ses toiles du Huelgoat il peint des paysages robustes aux lignes immuables, animés par des paysans solides, charpentés comme des rochers ou des arbres. Ces personnages semblent des émanations naturelles du paysage, Sérusier ne les particularise pas mais souligne leur caractère universel, sans âge. Parfois le personnage constitue tout le sujet, figure hiératique et grave, la plupart du temps féminine. Immobilisés dans leurs gestes quotidiens, en symbiose avec le paysage dont ils sont issus, les personnages atteignent alors une dimension symboliste .
Sérusier recompose ici un paysage dont il est totalement imprégné, au point de n’en garder que la signification essentielle. Ce lieu chargé d’histoire depuis les temps antiques, de l’exploitation des mines d’argent jusqu’aux premiers touristes anglais au XIXème siècle, s’est doucement endormi dans le courant du XXème siècle. Sa beauté est toujours intacte, il faut réveiller la belle au bois dormant ! Lui redonner vie en l’ouvrant à des artistes de notre temps est dans le droit fil du lieu, Huelgoat peut exercer un attrait sur les plasticiens d’aujourd’hui et cette école abandonnée à la lisière de la forêt est un endroit merveilleux à investir où chacun peut donner libre cours à son imagination. Mais ce n’est pas tout, l’idée est de mêler des peintres des XIXème XXème siècles aux contemporains, de mélanger les époques pour créer une vision transversale, chaque époque renforçant l’autre. Confronter l’histoire et le présent dans le même espace d’exposition, c’est une démarche très actuelle qui offre un éclairage inédit sur des affinités imprévues et provoque bien des surprises. Créer à partir de rien dans un lieu riche de mémoire me fait penser à ma propre expérience quand le musée de Pont-Aven a ouvert en 1985 sans collection, avec des murs, seulement des murs, et le poids d’un passé prestigieux en héritage. J’ai vécu l’angoisse du démarrage et la poussée d’adrénaline devant les risques à prendre, l’obligation d’être à la hauteur des espoirs, le doute, le scepticisme et l’incrédulité de la plupart des gens mais aussi le soutien indéfectible d’une poignée de personnes motivées et l’ivresse de se lancer dans ce qui semblait une utopie. Cette similitude de situation me fait partager l’émotion de l’aventure du Huelgoat et de son auteur Françoise Livinec. Sérusier a écrit : « je me sens de plus en plus attiré par la Bretagne, ma vraie patrie puisque j’y suis né de l’esprit ». Puisse l’esprit souffler encore aujourd’hui ! Catherine Puget, Ancienne conservatrice du Musée de Pont-Aven
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